6 Janvier 2019
Je passe une semaine à Saint-Gervais . En arrivant à l'office de tourisme, des gens de Nevers me reconnaissent, les parents de la jeune femme qui a acheté ma maison, incroyable!
Au chalet, nous sommes 40, plein de jeunes couples avec 3 ou 4 petits, c'est animé et convivial, que des gens bien élevés et des enfants polis, prêts à aider ou faire la vaisselle.
Romane me demande en prenant ma médaille:"Qui est ce monsieur?" "Emmanuel" "Ah! c'est le roi d'Angleterre!"et on éclate de rire.
Le psy Christophe Fauré écrit:"Une telle perte restera toujours une blessure mais l'annihiler, l'étouffer est source de beaucoup plus de détresse que d'apaisement. On doit pouvoir exprimer une peine qu'on estime légitime."
Les Soeurs de L'Assomption m'entourent de leur affection, Anne-Pierre m'embrasse souvent.
"Le point clé pour faire face , c'est d'être entouré, d'avoir un réseau de soutien de qualité qui enverra des petits mots pour signifier à la personne qu'on ne l'oublie pas. Il faut faire preuve d'une grande bienveillance envers soi-même. Quelque chose en nous restera blessé à tout jamais, on portera tout au long de son existence cette zone de vulnérabilité. Le deuil est notre allié, le contraire de l'oubli...La douleur devient plus tolérable, moins violente."
La messe aux Contamines me fait pleurer quand ils chantent "L'Emmanuel revient" "l'Emmanuel nous sauve" "Berger de paix, l'Emmanuel est dans notre histoire" Le prêtre dit "Emmanuel est Dieu avec nous, le divin rencontre l'humain" Nous prions pour nos défunts, chacun dit le sien, je dis "pour Emmanuel" et je fonds en larmes silencieusement.
Lundi soir, la messe est dite à ton intention, j'aime entendre ton nom.
J'ai encore acheté 2 petits coeurs et une céramique, tu seras couvert de coeurs, le mien est brisé. J'ai pris du génépi pour les copains randonneurs, ça te ferait rire!
"Je deviens acteur de ma propre peine. Je dois apprendre à faire la paix. L'apaisement se fait seulement quand on consent à ne plus s'arc-bouter contre le refus viscéral d'accepter la réalité, quand on arrête de lutter contre le réel de l'événement survenu." Il parle bien le psy mais c'est très dur. On voudrait tellement revenir en arrière.
Notre-Dame de la Gorge aux Contamines est au fond de la vallée, j'entends les huskies hurler. Je mets des cierges.
"Il est bon de créer des rites personnels autour du disparu, comme allumer une bougie, aller au cimetière, on dépose des mots, des photos, des blogs, ce sont des beaux lieux de recueillement et des aides pour la famille endeuillée."
Bravo le psy parle dans mon sens!
A table, nous prenons l'apéritif, et des petits toasts, tous les enfants sont affamés, ils ont des noms des évangiles; Lazare, Gaspard, Quitterie, Castille, Emile, Jules, Toby, Joseph, Augustine, Philéas, Léopold.
A Chamonix, au Mac Do, un vieil anglais à petites lunettes me fait ma commande à la borne automatique, je n'y comprends rien et on rit. Il pleut à torrents, arrivée à 10h30, je repars à 13h.
"Le stress post-traumatique perdure...le corps parle et hurle sa douleur...on va être malaxé toute sa vie. Faire son deuil n'a pas de sens. Les personnes qui ont vécu une perte significative disent que même 10 ans après le décès de leur enfant, elles y pensent tous les jours. Il n'y a rien de clos, jamais rien de terminé et heureusement. C'est là véritablement que se joue le deuil."
Ah oui, merci le psy, je dis même à chaque minute.
Je monte au Bettex, le soleil est revenu mais il n'y a que peu de neige cette année, là-haut c'est de la glace, je glisse 10 fois mais ne tombe pas, tu me protèges. Je te sens partout là. L'écho ne répond pas au Gouet, dommage. Je vais manger au Schuss, une sorte d'euphorie m'envahit, comme si j'allais retrouver mon Manu, je suis électrique, je marche sur tes pas.
Sylvie Vartan rend hommage à Johnny "C'est le paradis perdu, une envie de le retrouver vivant"
Marc Aurèle "On se cherche des retraites à la campagne, sur les plages, dans les montagnes. Et toi-même, tu as coutume de désirer ardemment ces lieux d'isolement.Mais tout cela est de la vulgaire opinion, puisque tu peux, à l'heure que tu veux, te retirer en toi-même."
Je prends le TMB jusqu'à Bellevue. A Motivon, les 2 trains se croisent, une émotion m'envahit à chaque fois, une allégresse de te voir là-haut skier à fond si heureux.
Au Col de Voza, que de souvenirs depuis 30 ans...je pique-nique au soleil, c'est splendide, cette vallée est la plus belle. Un surfeur s'exerce devant moi, toi...
Je quitte le train à Motivon à mi-pente et c'est le chauffeur Manu qui m'indique le chemin, un signe encore de toi. J'ai une bonne heure à pied à Motivon d'en bas, une jolie chapelle baroque porte des noms... Je prends une tisane et une meringue au village, j'ai mal partout mais je suis contente de l'avoir fait. Je trouve un coeur en feuilles, la nature parle!
A Saint-Nicolas de Véroce, la police roule en Jimny, oh tu ris, Loulou, ils sont riches ici!
Ce soir, 2 nouveaux arrivants, ah! un Emmanuel parisien de 44 ans et sa copine. Je suis scotchée, Anne-Pierre lui dit pourquoi; très gentil, il m'embrasse. Tu vois, des signes de toi.
Je passe une journée à Megève, je monte au calvaire manger une crêpe, j'avais même emmené ma mère il y a 15 ans!
Des dames jeunes ou âgées portent des manteaux de fourrure superbes, en vison. Un labrador marron nommé Choco court derrière l'une d'elles, son maître l'appelle et dit: "Il l'a pris pour un labrador blanc!" On a ri.
En vitrine, j'admire un manteau beige en vison et cashmere: 7000 euros, c'est démesuré et honteux à notre époque. Une vieille dame a un manteau blanc et le cabas en fourrure pareille, ils sont habitués à vivre richement ici.La bouteille de Pouilly Ladoucette coûte 32 euros, et une Mouton-Rothschild 853 euros, de la folie!
Un éboulement s'est produit cette nuit sur la route, le car doit passer par Sallanches, la galère! Des vieux tout en Chanel me demandent où on va "Nous sommes belges, nous comprend pas!" Tu aurais bien ri, Loulou, tu détestais ce milieu, moi ça m'amuse. Par exemple, la Porsche et le cheval!!!
Armand Abécassis "Le sujet humain a un pied sur Terre et un pied dans l'Ailleurs par ses exigences , son imaginaire, en un mot, son espérance."