20 Mars 2020
Je vais au Croisic mais je m'arrête à Sucé sur Erdre pour voir Cyril, le copain d'Emmanuel qui m'a retrouvée sur Internet. Ah! c'est un garçon charmant, sensible, plein d'empathie, nous avons parlé de nos disparus, son frère, mon fils; nous avons pleuré ensemble. Il dit que Manu le surnommait "balle de tennis" car il est né à Lamballe et il est chauve. Je reconnais bien là, ton humour, Manu. Ce partage et cet accueil chaleureux me font du bien mais je tremble, c'est toi qui devrais être là. Ce manque est effroyable et insurmontable.
Comment vivre sans toi, apprivoiser l'absence? Le seul moyen est de se confronter à la douleur.
"On se sent changé mais on a le droit à une nouvelle existence, de nouvelles rencontres sans nier ni trahir la mémoire de l'être aimé." Christophe Fauré
Je retrouve la famille Cambournac dans leur joli 2 pièces à Fouesnant, ils partent et je m'installe.
Le phare d'Eckmühl est géant mais fermé. La plage de La Torche est pleine de surfeurs, splendide au soleil; je te ramène du sable fin , je sais que tu es venu là plusieurs fois. Je récris ton nom sur le reste du blockhaus. C'est aussi un déchirement, je n'admets pas ta disparition, tu aimais tant ce spectacle des vagues énormes dans un bruit d'enfer.
"Parler de lui fait maintenir vivante sa mémoire. Il existe un esprit des lieux que les êtres doués d'une sensibilité particulière peuvent percevoir et identifier." La Vie
"Laisser leur juste place aux morts, vivre avec eux, sans envelopper leur absence d'un douloureux silence, ni au contraire se laisser étouffer par leur souvenir." Benjamin Parent
A Port la forêt, des bateaux du Vendée Globe sont alignés mais je ne vois aucun skipper. Bénodet est magnifique au soleil.
Concarneau est déserte, un quart des boutiques est ouvert dans la ville close, j'achète des conserves chez Courtin. Les goélands sont alignés sur la criée.
La chapelle des marins est un lieu privilégié, là je me ressource , je retrouve ton nom sur l'ardoise au pied de l'hortensia.
La mer est déchaînée à Mousterlin, tu aurais aimé.
Les chemins sont bordés de touffes de l'ail des ours, ça te ferait rire, je te rapporte un bouquet.
Je vis pour que mon fils continue d'exister par mon intermédiaire, le seul moyen de le garder vivant encore quelques temps.
Quimper est toujours sous la pluie, il n'y a que les douceurs de chez Larnicol pour me consoler, je veux me faire plaisir avant de disparaître avec le virus qui court, paraît-il. Je visite le musée des arts bretons.
A Cap Coz, la marée monte. Des vieux vont à l'eau en combinaison, du longe côte! Il fait froid , je vais marcher sur la terre ferme et je les retrouve aux voitures tout dégoulinants, ils vident leurs bottines pleines d'eau. Il faut être breton pour pratiquer un tel sport en mars!
Audierne ou Gwaien en breton est un joli port en arrondi. J'allume des cierges à l'église Saint-Tugdual!
"L'au-delà , ce qui est au-delà de notre compréhension de toute explication cartésienne mais que parfois nous frôlons intuitivement. Vouloir croire que l'esprit de nos enfants fait toujours partie de l'univers." disait Catherine.
Je déjeune d'une crêpe au Pirate à la pointe du Raz. On voit très bien l'île de Sein par ce beau temps et la baie des trépassés.
"Faire le deuil , c'est accepter l'inacceptable, c'est aussi se remémorer les meilleurs moments partagés avec notre enfant vivant. C'est survivre après cette longue et douloureuse épreuve." disait Martine.
Je reviens par Penhors et les ruines de Languidou puis l'île Tudy d'où je vois Loctudy, des noms qui nous amusaient.J'écris ton nom sur le mur et sur des galets cachés.
A un endroit, la route est coupée car pleine de galets projetés par la mer et la grande marée! ça devait décoiffer! comme tu disais.
Quiberon! ah! comme j'aime ce lieu de beaux souvenirs. Tu es là, au marché, à la plage, à la crêperie, à la Trinitaine, à la coopérative, au château, à la pointe du Conguel , à port Haliguen. Je mets des galets partout sur tes traces. J'aime m'asseoir sur notre banc, marcher sur notre plage du Goviro, aux viviers.
Soeur Danielle écrit:"Les lieux sont sources de mémoire pour aller vers l'avant. C'est votre combat profond et tenace. Par Emmanuel, vous touchez le ciel, ici à Lourdes, on dit "Le ciel a touché la terre."
J'aime ces paroles.
La femme d'un fermier de 30 ans qui s'est suicidé , parle à la TV:
"Il m'a laissée vivante. Je souffre d'être veuve à 26 ans mais je vois la souffrance de sa mère, qu'est ce que ça doit être!"
J'admire cette jeune femme, quelle lucidité!
"Oh! ma peine a froid au fond de l'océan. Je vais sur l'eau et je suis la mouette indifférente. Je quitte le port et me laisse emporter par le vent du matin. Depuis que je n'entends plus mon enfant , je ne sais plus vers qui tendre les bras. J'étais au-delà de moi-même. Le cimetière n'est qu'une grimace de la mélancolie. L'absence est une ride du souvenir." Tahar Ben Jelloun
Je ne sais pas prier mais je trouve ce texte émouvant.
_Notre-Dame du fond des âges, Notre-Dame du temps qui passe,
Prends pitié de nous qui sommes de passage sur la plage.
Notre-Dame des flots et du reflux, Notre-Dame des allées et venues,
Marche avec nous sur le sable avant qu'à jamais s'efface la trace de nos pas.
Notre-Dame des dunes, blanches et courbes collines, modelées par le vent,
Apaise nos soucis et guéris nos blessures avant qu'à jamais nous disparaissions dans les sables du temps.
Notre-Dame des airs, l'air léger du matin, le vent crissant dans les oyats tremblants
Emplis nos poumons de plein air avant qu'à jamais nous manque le souffle
Au moment du dernier passage, Ô Notre-Dame, et du dernier soupir et du dernier regard et du dernier baiser, souviens-toi de notre pèlerinage sur la plage,
et conduis-nous dans l'éblouissement de la lumière éternelle.