23 Juillet 2021
Je passe une semaine chez les religieuses au calme, l'été. Ma chambre est face au Mont Blanc.
Au Bettex, la vue sur le Mont Blanc est splendide au soleil mais les alpages sont clôturés pour les vaches et je ne reconnais pas tous mes chemins de l'hiver, parfois il faut faire un détour, le fermier a écrit: ceci n'est pas un chemin mais une prairie pour les vaches!
Saint-Nicolas de Véroce m'émeut toujours autant, cette église est une merveille, propice au recueillement.
Je prends le petit train du Mont Blanc, la brume s'est levée, on ne voit rien. On monte jusqu'au nid d'aigle, l'été, c'est possible. Le glacier de Bionnassay est vide, fondu, un trou béant, impressionnant, c'est la roche à nu, il a beaucoup reculé.
Des chamois viennent gambader, c'est beau. Même pas peur des gens. J'écris ton nom et je laisse le caillou dans les pierres dressées en cairn. Le petit refuge est dans la brume. En montant, on voyait les petits rhododendrons roses, un tapis mais la photo est floue.
Je m'arrête à Bellevue pour descendre à pied à Voza, le chemin est très pentu avec des pierres qui roulent. Les vaches sont marron foncé et font sonner leurs clarines, c'est beau. Le petit train descend lentement, on voit le Mont Blanc qui se dégage, le Bionnassay et le Tricot mais pas l'aiguille du Midi, dans les nuages.
Le col des Aravis est un lieu enchanteur avec sa petite chapelle .Les vaches font tinter leurs clarines. Les randonneurs partent sur les chemins. Les cyclistes arrivent épuisés par la montée. J'en ai félicité un et je lui fais sa photo devant le panneau, il m'a bien remerciée.
Un rallye de Porsche est arrivé, ah! Emmanuel! tu aurais tellement aimé, c'est là que ton absence fait mal. Tu dirais "ça déchire!"
Megève a des fleurs en été et des Porsche aussi! Je monte le calvaire, les vaches broutent et les chèvres gambadent. Le petit oratoire de Notre-Dame de Thelevey me plaît. A l'église, j'écris toujours un mot pour Baptiste.
Là-haut, à la place des pistes de L'Arbois, ils ont installé un golf, les gars s'entraînent avec un moniteur, tu dirais "c'est des blaireaux, des fils à papa" mais maintenant, ce sport se démocratise , même ma copine Thérèse le pratique.
Les Contamines sous la pluie, c'est vert mais triste. Le Bonnant coule fort. Notre-Dame de la Gorge est toujours belle, je mets des cierges. Là je peux monter plus haut à la petite chapelle au bord du rocher mais l'accès est interdit, trop glissant. Des jeunes avec un énorme sac à dos montent au col de la Combe, je te vois à 25 ans, je hurle ton nom. Plus je monte, plus j'ai l'impression de m'élever vers toi.
Tesson raconte: "Il venait marcher avec moi pour fouler aux pieds le chagrin. Nous évoquions les morts, lui son père, moi ma mère. Nous n'avions pas les mêmes recours pour les consolations. Il avait Dieu, je me contentais du monde. Qu'est-ce qui était le plus secourable? Croire à l'éternité du paradis ou chercher l'ombre des morts dans les plis de la nature? Nous en parlâmes beaucoup mais le fossé était infranchissable. Moi je me plaisais à imaginer que le souvenir de ma mère se manifestait dans les reflets d'un étang. Lui, savait son père en paix dans les parages qu'il gagnerait un jour. Nous n'allions pas commencer à tenter de nous convaincre."
Je te vois , là, sur ces pistes, je suis d'accord avec lui.
Je m'offre le restaurant Le Carnotzet (de notre temps L'Optraken). La dame m'a offert du génépi à la framboise, que c'est bon! mais une heure après, j'étais un peu paf! Il pleut toujours, je suis allée voir le petit Grégory au cimetière. J'ai caressé un joli chien noir et blanc, "un loup du Japon" dit le jeune homme.
Dans "Les saisons au bord de la mer" de F. Maspero, je lis "Il avait du mal à prononcer le nom de son frère , il le sentait encore vivre en lui, inséparable, comme si sa mort elle-même faisait partie de son être, de sa chair, de sa vie." Moi, au contraire, je voudrais crier ton nom partout et je dois me taire.
Je monte Odile la prof de maths parisienne au Bettex. Elle va à droite et moi, à gauche au plan de la croix, 1h30 et 5 kms. Il fait gris. Le soleil m'offre une petite percée dans la brume mais le Mont Blanc a disparu. Je mange au Schuss; Pierre, très sympa, me monte une tente, il n'ouvre qu'à midi, il tombe des cordes. Ah! des ânes. Puis des motos cross font une pétarade d'enfer. Pierre me parle, d'où je viens, mon métier..."Vous êtes seule..." je dis pourquoi, alors il sent mon mal-être et me met une vidéo de Thomas D'Ansembourg sur son portable, on discute, il m'allume un lumignon. Je mange du farcement, il m'offre une verveine. J'ai beaucoup apprécié ce moment d'empathie, je promets de revenir à Noël.
"Tu es triste, découragé, ce sont des clignotants...Piloter en fonction de ce que nous aimons, apprendre à savoir qui je suis...s'aligner sur son élan de vie...bienveillance envers soi-même, ne pas se laisser prendre dans des enfermements, reprendre la maîtrise...nourrir son bien-être...être enthousiaste."
Il parle bien, ce psychologue mais il ne connaît pas le malheur absolu.
Je reviens lentement sur ce beau chemin, il pleut un peu. Les marcheurs ou cyclistes disent bonjour, l'un d'eux me dit "Le soleil c'est là-haut!" et on rit. Je suis contente d'avoir fait mes 11 kms dans la boue... L'écho me répond au Gouet d'en bas, au même endroit, comme l'hiver, je hurle "Emmanuel je t'aime je suis là" et la montagne répond "je t'aime"...le plaisir!
Chamonix est dans la brume, comme toujours. Une cascade est visible. Un beau chien se repose. Je suis la seule avec un écossais en kilt à être en petite jupe! Il pleut mais il ne fait pas froid. La ville est bien fleurie en été.
Ce matin, des éclaircies apparaissent. J'ai bien marché du Bettex à la pancarte chalet de l'Avenaz, 15 mn. Le chemin est étroit et pentu. Je souffle plus que les vaches qui me regardent drôlement "quel est cet intrus?" Je m'arrête tous les 10m , je ne respire plus bien, le coeur bat très fort, je bois et je grimpe encore, je vois un toit, non, c'est une grange, je grimpe encore deux côtes et j'abandonne, point de chalet et j'ai un peu peur seule dans les bois... je redescends en glissant dans la boue mais le souffle va mieux. Alors sur le chemin plat, j'arrive au chalet des Grands Prés, une merveille en bois et bien fleuri. Je félicite la dame très sympa, il est 11h30 mais elle me sert à boire tout de suite, me voyant transpirer. Je mange les tartines de Marie et du fromage aux myrtilles. Le soleil sort, chaud mais le Mont Blanc est toujours dans la brume. C'est un moment de pur plaisir avec le seul son des clarines, un paysage superbe sur la vallée, je pleure de chagrin quand j'approche d'un bonheur simple, je pense à toi, Emmanuel, c'est toi qui devrais profiter de cette paix et de cette beauté.
Je redescends au Bettex en traversant deux ruisseaux, c'est hard! je suis pleine d'éclaboussures de boue jusqu'aux genoux. Je remonte aux Communailles que tu connais, près du remonte-pente et je redescends à mon parking par la route, 10 kms, ça me suffit, j'ai les pieds en marmelade, ça fait du bien de remettre les sandales. J'adore ces endroits.
Je donne du fromage aux petits moineaux.
Je quitte Saint-Gervais pour voir Praz de Lys, une petite station où Gérard et Monique ont un studio. Là ce sont les vélos et les chevaux, on voit le Mont Blanc au loin.
Je vais passer 3 jours à Morzine, une belle station avec des chalets superbes mais c'est encaissé dans la vallée de la Dranse. Je suis bien accueillie à l'hôtel Le Tremplin et à l'office de tourisme où j'ai 2 autocollants gratuits. Ils ont peu de touristes.
Je rencontre mon cousin Pierre, 20 ans qu'on ne s'est pas vus, il ressemble exactement à son père; sa grand-mère maternelle et ma grand-mère paternelle étaient soeurs. Il y a 23 ans qu'il est cuisinier à Morzine, il a 60 ans, en retraite en fin d'année et comme sa mère vient de mourir, il garde la maison de Clamecy et revient dans la Nièvre, là, on promet de se revoir. Il est simple, gentil, pas marié, sans enfant, mais il voit sa soeur et ses neveux.
Je sais que tu es venu ici, Emmanuel, avec Franck car sa grand-mère avait un studio. Vous faisiez du ski et du snowboard il y a 20 ans... Je vois que c'est une station riche, d'amusement. Elle fonctionne surtout l'hiver; l'été, c'est le vélo, les motos, le parapente.
On va au lac de Montriond, grand rassemblement de Harley Davidson! c'est magnifique. Il m'emmène au village des chèvres en liberté Les Lindarets, on marche jusqu'à la cascade. Il m'offre le restaurant.
Le lendemain, je rencontre Marie-Claude, une copine d'enfance de Cosne; avec son mari, ils louent un chalet car ils reçoivent leurs enfants et petits-enfants.
Je monte à Avoriaz, quelle horreur! des bâtiments hauts en bois gris ou délavés, c'est affreux, peut-être que l'hiver, leur silhouette ressort mieux sur la neige.
J'ai bien apprécié ce séjour, la montagne est belle aussi en été.
Le prêtre en vacances a dit la messe pour toi dimanche: Emmanuel le fils de Rose-Marie, j'ai bien aimé.
Je pense à Axel Kahn qui savait sa mort imminente.
"La mort est un non-événement... j'ai cessé de faire l'hypothèse du Bon Dieu... " Parlant de son père "Le suicide est la liberté... moi je vis cela (un beau voyage par exemple ou une belle rencontre) et lui, ne pourra pas le vivre, c'est le désespoir absolu...
La mort n'est pas une fin, c'est une transformation...
Le bien est le souci de l'autre, je voudrais qu'on dise de moi: c'était un homme de bien"